Selon les marqueurs de l’artification décrits dans le livre éponyme de Nathalie Heinich et Roberta Shapiro[1], les jeux vidéo répondent à tous les critères pour être reconnus comme un art. Pourtant, tel un serpent de mer, la question de l'inclusion des jeux vidéo parmi les arts ressurgit régulièrement avec des arguments qui évoluent somme toute assez peu et ce autant du côté des détracteurs que des défenseurs du jeu vidéo.

Par Christophe Carini-Siguret, doctorant contractuel à l’École nationale des chartes - PSL.

Si le débat revient si souvent, c'est peut-être parce que les partisans des jeux vidéo souhaitent une reconnaissance dans une liste des « arts majeurs », à la suite du cinéma et de la bande dessinée – ce que semble refléter l'expression même de « dixième art ». L'idée même d'une classification des arts prête à des controverses qui durent depuis plusieurs siècles. Ainsi, cet article n'a pas la prétention d'apporter une réponse définitive – en plus du fait que ce qui est, ou n'est pas, reconnu comme art peut changer au cours de l'histoire –, mais il a pour but de s'éloigner des idées reçues, et peut-être de renverser la question : qu'est-ce qui changerait dans l'art si on y incluait les jeux vidéo ?

Image décorative : Œuvre d'art par excellence, le vase grec est-il : une peinture, une sculpture ou une poterie ? Amphore attique à figure noire signée Exekias - potier et peintre, face: Achille et Ajax jouent au dés, 540-530 av J.C., musée grégorien étrusque du Vatican, inv. 16757. © Source de l'image : wikimédia auteur xiquinhosilva

Œuvre d'art par excellence, le vase grec est-il : une peinture, une sculpture ou une poterie ?
Amphore attique à figure noire signée Exekias - potier et peintre, face: Achille et Ajax jouent au dés, 540-530 av J.C., musée grégorien étrusque du Vatican, inv. 16757. © Source de l'image : wikimédia auteur xiquinhosilva

La légitimité, au-delà des opinions personnelles

La volonté de faire rentrer les jeux vidéo dans les sphères artistiques est parfois considérée comme la recherche d’une légitimité voulue par des fans – quelques fois qualifiés de gamer – qui voudraient seulement valoriser leur passe-temps préféré. Cet argument remplace un débat d’idées en échange de points de vue. C’est d’ailleurs une tendance plus générale de considérer que ce qui est ou n’est pas de l’art est une simple affaire d’opinion.

Cette rhétorique est une généralisation de l’idiome « la beauté est dans l’œil de celui qui regarde »[2] qui propose une appréciation de l’art uniquement subjective.

Mais choisir si une œuvre particulière est belle n’est pas tout à fait la même chose que de se prononcer sur un medium dans son ensemble. En effet, la reconnaissance des jeux vidéo en tant qu’art dépasse la pure appréciation personnelle car elle a des conséquences juridiques, politiques et sociales.

Le livre de Geoffray Brunaux, Le jeu vidéo, un objet juridique identifié[3], est une manière de se convaincre des différences de traitement dans le cadre de la justice, entre une « œuvre de l’esprit » et un simple logiciel[4]. L’enjeu de ce débat ne se retrouve pas simplement dans les cours de justice mais sur bien d’autres points, dont voici quelques exemples : les développeurs doivent-ils se réclamer du statut d’artiste-auteur[5] ? Faut-il enseigner les méthodes de création de jeux vidéo aux Beaux-Arts ? Quelle place laisser aux jeux vidéo dans l’histoire de l’art ? Faut-il faciliter l’accès aux jeux pour le public ?

En fait, toujours selon Roberta Shapiro et Nathalie Heinich, la réflexion se fait souvent dans le sens inverse : on ne change pas les pratiques socio-culturelles parce que le jeu vidéo a été reconnu comme un art, mais les changements progressifs sont autant de marqueurs qui servent à reconnaître, rétrospectivement, les jeux vidéo comme un art. Ainsi, les partisans des jeux vidéo souligneront que ces derniers sont dans l’escarcelle du ministère de la Culture et que certains créateurs de jeux vidéo sont reconnus par la légion d’honneur[6]. Les détracteurs, de leur côté, mettront en avant l’absence des jeux vidéo dans les musées de Beaux-Arts[7], ou le fait que des auteurs individuels sont rarement identifiables – éclipsés par la renommée de leurs studios. L’artification est comme un serpent qui se mord la queue : un nouveau medium est reconnu comme art parce qu’il porte les marqueurs qui font de lui un art.

Comment entrer aux beaux-arts ?

Même si la question est plus large, nous nous concentrons dans cet article sur les questions liées à l’histoire de l’art. Malheureusement, cette discipline n’est pas la plus pertinente pour classifier un medium comme un art. Ce serait plutôt une question de sociologie, en considérant que ce qui est ou n’est pas art est une construction sociale, et de philosophie, en débattant sur la définition même de l’art – mais il est aussi peu probable que ces matières arrivent à des conclusions tranchées et définitives. De son côté, l’histoire de l’art, contrairement à ce que son nom semble indiquer, ne traite pas de tous les arts, car la littérature et la musique relèvent d’autres champs académiques. De plus, avec le temps, l’histoire de l’art s’est étendue au point d’englober des objets qui ne sont pas tout à fait considérés comme de l’art, comme par exemple les vestiges archéologiques présents dans les musées.

Image décorative : l’importance historique de ces silex n’en fait pas vraiment des œuvres d’art, ils sont pourtant étudiés dans le cadre de l’histoire de l’art. Collection de silex de l’abri Blanchard (site préhistorique aurignacien) exposés au musée d’art et d’archéologie de Périgueux © Source : photographie personnelle

L’importance historique de ces silex n’en fait pas vraiment des œuvres d’art, ils sont pourtant étudiés dans le cadre de l’histoire de l’art. Collection de silex de l’abri Blanchard (site préhistorique aurignacien) exposés au musée d’art et d’archéologie de Périgueux © Source : photographie personnelle

Mais, pour ses premiers pas, l’histoire de l’art était beaucoup plus restrictive. Le peintre florentin Giorgio Vasari, considéré comme le père de la discipline pour son livre de 1550 Vite de più eccellenti architettori, pittori et scultori italiani da Cimabue infino a' tempi nostri : descritte in lingua toscana da Giorgio Vasari, pittore aretino[8]– plus souvent cité, pour des raisons évidentes de concision, sous le terme les Vite – définit, dans son introduction, ce qu’il appelle les « arts du dessin » : la peinture, l’architecture et la sculpture. Ces arts sont ceux qui seront enseignés aux académies royales, puis regroupés dans l’Académie des beaux-arts au xixe siècle, avec la musique. De nos jours, l’Académie des beaux-arts a neuf sections[9]

Ainsi, plutôt que de se réclamer d’une tradition philosophique hégélienne[10], l’expression dixième art pourrait s’apparenter à une volonté, conceptuellement plus simple, d’inclure (ou de refuser) les jeux vidéo parmi les beaux-arts. En effet, même si ce point est rarement soulevé tel qu’exprimé ici, les arguments pour et contre l’artification des jeux vidéo s’appuient plus souvent sur des arguments par analogie citant les beaux-arts – en particulier le cinéma –, que sur des constructions philosophiques étayées. Et c’est peut-être à cause de ce point que la reconnaissance des jeux vidéo produit autant de controverses.

Une place parmi les beaux-arts est plus prestigieuse, et bouscule des habitudes installées plus fermement.

Mais si le projet aboutit, la pérennisation de ce nouveau medium sera plus sûre.

Jouer avec les codes de l’art

Même sans cette légitimation, les jeux vidéo font naître de nouvelles réflexions au sein de l’histoire de l’art, et nous n’aborderons qu’une seule de ces nouvelles perspectives de recherche, car les idées sont encore en construction, mais nous pourrions déjà en imaginer d’autres. Sans attendre une reconnaissance, il est tout à fait possible d’utiliser les méthodes de la discipline pour analyser ce nouveau type d’œuvres.

Mais il faut prendre en compte la particularité de ce nouveau medium : l’agentivité[11].

C’est un terme que nous préférons à celui d’« interactivité », car toutes les œuvres sont interactives – on regarde un tableau, on lit un livre – et à celui de « gameplay » qui nous semble plutôt être la partie imaginée et voulue par les concepteurs du jeu, mais qui peut être dépassée par les joueurs. Le joueur/spectateur agit dans une œuvre sans la faire exister complètement, c’est un cas à part comparé aux spectateurs, ou aux interprètes – danseurs, musiciens, comédiens. C’est une modification assez radicale du rapport usuel avec d’autres formes d’art qu’il faut alors repenser, et c’est un vrai casse-tête que de trouver des mots et des manières de décrire cette liberté nouvelle face aux œuvres.

Mais c’est aussi une chance, car cela pourrait nous permettre de changer notre regard sur les arts existants en accordant une place plus importante aux spectateurs.

Image décorative : Décrire la liberté des joueurs dans les jeux est déjà compliqué, mais certains font même des œuvres dans l’œuvre : ici une exposition dans Minecraft Source. Capture d’écran prise dans l’exposition Quand tout s’efface, l’art de la finitude disponible sur le lien suivant : https://github.com/Auregen/Minecraft-exposition

Décrire la liberté des joueurs dans les jeux est déjà compliqué, mais certains font même des œuvres dans l’œuvre : ici une exposition dans Minecraft Source. Capture d’écran prise dans l’exposition Quand tout s’efface, l’art de la finitude disponible sur le lien suivant : https://github.com/Auregen/Minecraft-exposition

Intervenant(s)

    Note(s) :
  • [1]

    Heinich Nathalie et Shapiro Roberta (dir.), De l’artification : enquêtes sur le passage à l’art, Paris, Éd. de l’École des hautes études en sciences sociales (coll. « Cas de figure »), 2012.

  • [2]Traduction de l’anglais « beauty is in the eyes of the beholder », idée ancienne qui se retrouve par exemple dans l’œuvre de Shakespeare Love’s Labor’s Lost (Peines d’amour perdues) 1598, sous la forme « Beauty is bought by judgment of the eye ».
  • [3]

    Brunaux Geoffray, Le jeu vidéo, un objet juridique identifié, Paris, Mare & Martin (coll. « Droit privé & sciences criminelles »), 2019.

  • [4]

    Si vous préférez une vidéo à un livre, vous pouvez regarder la vidéo YouTube Les Nintenbros S03 E35 - Nintendo et droits d'auteur postée par Kenbogard le 25 mai 2025 (dernière consultation le 20 septembre 2025).

  • [5]

    Techniquement, selon l’article L112-2 du code de la propriété intellectuelle, les logiciels sont des œuvres de l’esprit.

  • [6]

    Par exemple, Muriel Tramis fut nommée chevalier de la légion d’honneur en 2018.

  • [7]

    Même si nous devons noter quelques expositions temporaires comme Open Museum au palais des Beaux-Arts de Lille, du 13 avril au 25 septembre 2023.

  • [8]

    En français, Les Vies des plus excellents architectes, peintres et sculpteurs italiens de Cimabue à notre temps, décrites en langue toscane par Giorgio Vasari, peintre arétin.

  • [9]

    Qui ne correspondent pas tout à fait à la liste des dix arts de Wikipédia.

  • [10]

    Hegel, lors de ses cours sur l’esthétique donnés entre 1820 et 1829 (et publiés postérieurement), propose de classer 5 arts avec un ordre (contrairement aux muses grecques qui ont toutes la même importance) du plus matériel – l’architecture – au plus expressif - la poésie. À la suite d’Hegel, d’autres classifications présentent les art avec des chiffres ordinaux selon tel ou tel critère. Du fait même de la présence de critères précis, un nouvel art reconnu ne peut pas être simplement ajouté à la fin de la liste.

  • [11]

    Terme (qui fait débat), dérivé de l’anglais agency, que j’emprunte, dans le cadre des jeux vidéo, aux travaux de Sébastien Bontemps. L’agentivité est, pour résumé, une capacité d’agir voulue et intégrée, qui a un effet observable (et pas seulement un changement intérieur) et qui est contraint (dans notre cas par les limites du jeux).

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