L’histoire du fonds d’archives de l’Afrique occidentale française (AOF) permet d’appréhender de façon empirique les modalités de production, de gestion et de conservation des archives en contexte colonial, dans leurs dimensions à la fois administratives et matérielles.

Loin d’un processus linéaire ou homogène, cette histoire est marquée par des discontinuités, des périodes d’abandon, des tentatives inabouties et des réformes successives, souvent dépendantes des initiatives individuelles autant que des cadres institutionnels.

Retracer la mise en place et l’évolution du service des archives de l’AOF revient ainsi à interroger leurs usages effectifs au sein de l’administration coloniale, les contraintes spécifiques pesant sur leur conservation, et la place accordée, ou refusée, aux archives comme instruments de travail et de gouvernement.

Par Fabienne Chamelot, post-doctorante sur le projet ARIE.

Le fonds AOF : des débuts chaotiques

L’AOF est une fédération coloniale créée par la France en 1895 et regroupant plusieurs territoires d’Afrique de l’Ouest administrés depuis Dakar au Sénégal jusqu’à sa dissolution en 1958. Si le service des archives n’est créé qu’en 1911 en AOF, des archives plus ou moins classées existaient déjà auparavant dans certains services. Cette création s’inscrit dans un contexte de critiques visant un certain laisser-aller dans la conservation documentaire dans les colonies, illustré notamment par l’intervention du député Louis Puech en 1907, qui avait provoqué un relatif émoi à l’Assemblée nationale en dénonçant l’absence de contrôle des archives.

L’initiative locale revient à William Merlaud-Ponty, gouverneur de l’AOF de 1908 à 1915. Claude Faure, archiviste paléographe, est nommé à la tête des archives de l’AOF en 1911 et élabore un cadre de classement et un règlement des archives, officialisés par un décret en 1913. En théorie, selon le projet de Faure, le chef-lieu de chaque colonie composant l’AOF devait disposer d’un dépôt local vers lequel les bureaux devaient transférer leurs archives de plus de cinq ans. Un transfert par an était obligatoire, complété si nécessaire par d’autres versements. Mais dans les faits, la mise en place reste limitée faute de moyens et d’infrastructures à la hauteur de son projet, d’autant qu’il est mobilisé en 1914.

À son retour en 1918, il constate que les locaux des archives ont servi à loger des officiers et surtout que le dépôt a été laissé sans surveillance : les administrateurs semblent s’y être servis à leur guise. Faure quittera Dakar en 1920 pour poursuivre sa carrière en France.

Prosper Alquier, qui lui succède, ne s’adapte pas au climat, laissant le poste d’archiviste de l’AOF vacant jusqu’en 1936. Faute de nouvel archiviste, Albert Charton, inspecteur de l’enseignement, obtient toutefois que le bureau de l’enseignement supervise le dépôt. Le seul véritable gardien des fonds est alors Médoune Mbaye, employé sénégalais et ancien tirailleur blessé de guerre.

Un sursaut se produit en 1937 avec la nomination d’André Villard, lui aussi archiviste paléographe. Il n’existe pas de consensus sur l’impact de son travail dans l’histoire du fonds : jugé majeur par certains, il est estimé anecdotique par d’autres. Les sources de cette période ayant disparu, il est difficile de trancher. Selon les premiers, Villard mène une action d’envergure : inventaire des fonds, ouverture au public, tournées d’inspection, et première formation archivistique pour des commis africains (4 à 6 personnes selon les sources) envoyés dans des colonies de l’AOF (Guinée, Côte d’Ivoire, Niger et Togo). Le service est alors rattaché à l’Institut français d’Afrique noire (IFAN), et les archives du gouvernement général y sont transférées. 

De 1942 à 1945, le poste reste vacant jusqu’à l’arrivée de Marguerite Verdat, qui part en 1948. Elle tente d’élargir le champ archivistique en collectant des sources orales, mais faute de sources, il n’est pas clair, là non plus, si elle a pu mener ce projet à bien.

Image décorative : salle de tri des archives à Dakar, 1955 © DR

Salle de tri des archives à Dakar, 1955 © DR

La stabilisation du fonds par Jacques Charpy, 1952-1958

Le tournant majeur de l’histoire du fonds intervient avec l’arrivée de Jacques Charpy en 1951. Il assume la direction du service et parvient à stabiliser les archives. Il les réinstalle auprès du gouvernement général (devenu haut commissariat), arguant de leur utilité pour l’administration, et reprend le cadre de classement de Faure, adapté par Villard, sans en modifier les principes. L’une de ses initiatives, salvatrice pour le fonds, est la mise en place de cotes temporaires permettant un classement physique continu et surtout d’absorber efficacement la charge de travail ainsi qu’une consultation immédiate pour les documents accessibles. 

Charpy effectue également des tournées dans les territoires. En 1953, il fait publier deux décrets instaurant officiellement un cadre de classement et un règlement du service, et forme un noyau de professionnels locaux, par exemple Emmanuel Kwaku W. Dadzié en Mauritanie. En somme, il réussit là où ses prédécesseurs avaient échoué : donner une pérennité administrative et archivistique au fonds de l’AOF.

Lorsque Charpy rentre en France en 1958, son successeur, Jean-François Maurel, alors responsable du fonds Sénégal colonial à Saint-Louis, manœuvre durant la période de décolonisation qui s’amorce. Parmi les enjeux de l’époque : la question de la dévolution des archives. Maurel défend fermement le maintien du fonds AOF à Dakar : unité du fonds, impossibilité logistique d’un transfert massif, nécessité d’accès pour les nouveaux États, existence d’un programme de microfilmage permettant de produire des copies pour la France. Certains de ses courriers témoignent de son épuisement physique et émotionnel et du contexte chaotique de l’époque.

Les négociations menées dans le cadre du processus de décolonisation aboutissent en 1959-1960 à un accord, avec des incertitudes restant concernant les dossiers « sensibles » et en cours :

  • la France reste propriétaire des archives
  • les originaux demeurent à Dakar
  • la France obtient des copies microfilms
  • les autres États peuvent recevoir des copies à la demande

Dans la pratique, cette période engendre un surcroît de versements, donc un risque accru de pertes, de dispersions ponctuelles et de lacunes encore visibles aujourd’hui dans les liasses de la fin de l’AOF. La question du personnel devient également critique : alors que la charge de travail explose, les effectifs se réduisent et la situation administrative des agents n’est toujours pas réglée à la veille du transfert des compétences de la France aux États indépendants.

Les sources de cette période restent encore à exploiter pleinement, mais il semble vraisemblable que des mouvements d’archives aient eu lieu, et pas nécessairement uniquement entre ancienne métropole et anciennes colonies. De plus, cet accord ne marque pas la fin de l’histoire du fonds de l’AOF, puisque d’autres changements semblent être survenus dans les années 1970, par exemple (voir les travaux d’Adama Aly Pam).

Image décorative : magasin, archives de Dakar, mai 1958 © DR

Magasin, archives de Dakar, mai 1958 © DR

La trajectoire unique du fonds AOF

Sans pouvoir retracer ici de manière exhaustive l’histoire du fonds de l’AOF, celui-ci apparaît néanmoins comme un observatoire particulièrement éclairant pour les débats académiques contemporains sur les archives coloniales, notamment en raison des tensions épistémiques qu’elles condensent. La « fabrique des archives » constitue désormais un champ de recherche multidisciplinaire émergent fécond. Ce cas permet d’interroger concrètement les conditions de production, de gestion et de conservation des archives en contexte colonial, marquées par une logique bureaucratique spécifique, distincte du cadre métropolitain.

L’intérêt majeur réside dans la réinscription des approches, parfois conceptuelles, dans un ancrage empirique – l’un n’empêchant pas l’autre. Par extension, l’étude de la fabrique du fonds et de sa trajectoire ultérieure permet de distinguer la « fabrique » des documents d’archives de la « fabrique » des archives en tant que fonds et ensembles documentaires, tels que définis par l’archivistique, et avant même l’intervention d’un ou une archiviste. Cela permet de considérer les archives non comme un « dernier maillon » du pouvoir, souvent négligé, mais comme des instruments de travail utilisés par certains bureaux et services – de façon évidente : renseignement, propagande, etc. – tandis que d’autres s’en passent. Il apparaît ainsi pertinent d’analyser les raisons pour lesquelles, au-delà des différences individuelles – certes déterminantes –, les contextes historiques, institutionnels et politiques dans lesquels Faure et Charpy ont exercé, dans un même espace mais à quarante années d’intervalle, ont pu contribuer au relatif échec du premier et au succès du second.

Image décorative : magasin des Archives nationales du Sénégal abritant le fonds AOF, 2017 © DR

Magasin des Archives nationales du Sénégal abritant le fonds AOF, 2017 © DR

Enfin, le fonds de l’AOF offre un éclairage précieux sur les enjeux contemporains de restitution des archives coloniales. Resté à Dakar et non scindé au moment des indépendances, il constitue une exception au sein de l’ancien empire colonial français. Son histoire permet de dépasser une lecture strictement binaire opposant métropole et colonies, tout en soulignant le statut singulier des archives, situées à l’intersection de la mémoire, du patrimoine et de la gouvernance.

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